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Bonjour !
Petite lettre estivale (qui ne devrait pas être estivale, mais nous-mêmes nous savons : le monde ne va pas bien), pour les nouvelles. Ici, tout roule, mais tout s’est enchaîné de manière très rapide et intense depuis janvier dernier, principalement sur le plan du travail : il y a eu la candidature puis l’audition CNRS (énorme dossier, gratifiant car, contrairement à d’autres types de candidatures, celle-ci fait réellement avancer dans l’élaboration d’une recherche – j’aime beaucoup mes/nos travaux en cours et à venir). Il y a eu la sortie du livre en mars aussi, puis différents rushs de bouclages de projets que je vais mentionner ci-dessous, la plongée dans des archives privées qui m’ont beaucoup remuée pour les besoins d’un article, la campagne des recrutements universitaires français... qui se finit sans poste stable, mais bien quand même ! J’envoie cette lettre entre deux congrès de fin d’année : fatiguée, mais en voyant le bout, et en préparant un séjour long de recherche au Québec, ce qui est très réjouissant 🙂
Ces mois ont aussi été des moments de réflexion, que je ne vais pas dérouler en détails, sur l’éthique de nos positionnements à l’université. Qui trahit quoi, quand, pourquoi, comment peut-on faire pour ne pas reconduire des comportements nuls dans des structures qui nous y incitent concrètement (matériellement parlant), qu’est-ce qu’une expertise, à quel moment rend-on service et à quel moment prend-on la place, etc. J’ai été fâchée souvent d’observer qu’on oublie un peu trop vite que l’université est un domaine professionnel comme un autre (aussi nul qu’un autre, le cas échéant, mais pas exceptionnel) : avec un droit du travail, avec des rapports de pouvoir et des phénomènes de harcèlements divers qu’on ne peut pas dissimuler derrière les mythes du « mérite » ou de « l’excellence » (banalité à dire...). Fâchée de voir défiler des jeux de posture (qui joue vraiment « collectif », qui se paie de mots ? – je ne m’exclus pas de cette question), fâchée de voir beaucoup de camarades et collègues aller mal, de voir qu’on se détruit parfois la santé pour... rien ? que rien ne « mérite » ça ? Mais bon. J’évolue là-dedans aussi, et parmi les chanceux·ses en plus ; je ne sais juste pas trop quoi en faire, comment m’assurer que je garderai les bonnes boussoles maintenant et plus tard. L’inverse est vrai aussi : tant de collègues et camarades que j’admire pour leur droiture, pour leur générosité, pour leurs beaux projets ; j’essaie de m’en inspirer.
En tout cas, dans l’immédiat : il faut boucler l’année. Alors voici quelques infos perso puis autres sur des choses à lire, à suivre.
La grande nouvelle – même si elle date de deux mois – c’est bien sûr la publication d’Engagées : littératures féministes en France et au Québec (1969-1985), dans la belle collection « Des deux sexes et autres » aux Presses Universitaires de Lyon, et auprès du livre de Valérie Favre, Virginia Woolf et ses petites sœurs. Un lieu à soi et sa postérité. C’est donc le livre issu de la thèse, très drastiquement synthétisé et un peu amélioré sur certains points ; il fonctionne toujours en duo avec Litote, pour les personnes qui souhaitent avoir un accès plus extensif aux extraits d’œuvres étudiées.
Un élément qui m’émeut particulièrement avec cette publication, en dehors du fait que je suis très heureuse de publier auprès de mes collègues et ami·es Yannick Chevalier, Camille Islert, Alexandre Antolin, Valérie Favre bien sûr, c’est, visuellement, matériellement, de retrouver dans mes mains quelque chose de ce que je vivais en 2018 lorsque je prenais la décision d’entamer une thèse féministe, en lisant La Petite Sœur de Balzac de Christine Planté. Je me revois dans le RER, éblouie, hyper admirative. Eh bien voilà, si j’avais su...
Qu’est-ce que la littérature féministe ? Commençons par dire ce qu’elle n’est pas, ou pas vraiment : ni un style (de colère, d’accusation, d’ironie, etc.), ni un thème (les violences faites aux femmes, l’imaginaire d’un monde meilleur), ni non plus l’expression d’une identité sociale (« femme » ou « lesbienne », notions mouvantes). La littérature féministe, qu’il faudrait d’ailleurs nommer au pluriel – mais, puisque nous pastichons Jean-Paul Sartre ici, gardons temporairement le singulier –, est une littérature engagée pour la cause des femmes, contre les dominations propres à, ou liées à, l’ordre social patriarcal. Elle se laisse définir par un geste triplement littéraire, politique et théorique : celui de l’engagement. Engagement de la littérature dans la cause politique des femmes ; engagement dans la littérature de femmes militant pour leur propre cause ; engagement à travers et envers la littérature, comme lieu singulier de l’espace social.
Le livre n’a pas bénéficié d’une grande promotion pour le moment – même si je sais que des recensions universitaires arrivent – alors n’hésitez surtout pas à en parler autour de vous ! Je mentionne quand même quelques interviews :
Pour le moment, je n’ai pas de lien à proposer encore, mais comme la prochaine lettre partira sans doute dans cinq mois encore, je signale aussi la publication imminente de deux numéros de revue qu’on est particulièrement fièr·es de voir aboutir.
Le premier, co-dirigé avec Carla Robison, s’intitule « Grands corpus : jeux d’échelles et enjeux méthodologiques en littérature comparée ». Avec une dizaine de collègues, nous proposons un « état des lieux pour des défis de taille » : des corpus ouverts, interdisciplinaires, collectifs, palimpsestes, canoniques, vertigineux, mondiaux, marginalisés, agencés sont au sommaire, pour interroger l’histoire de cette question du « grand » en littérature comparée, ses difficultés, ses éventuelles évolutions. On parle pratiques de recherche (y compris bricolages de recherche, tâtonnements méthodologiques), mais aussi théorie, numérique, éthique et politique. Le numéro devrait être disponible dans quelques jours au format papier, bientôt sur Cairn au format numérique. Stay tuned. Je vous indique le dernier paragraphe de notre introduction aux contributions :
Quelles politiques de la recherche ? [...] La recherche sur grands corpus est encouragée par la multiplication des financements sur projets : le grand corpus, c’est aussi le rêve que l’on vend aux grands organismes de recherche [...] : c’est en équipes qu’on peut le mieux dépouiller de vastes fonds littéraires et documentaires, combiner une multiplicité d’expertises [...]. Mais en même temps, le grand corpus se trouve alors parfois complice de vœux de grandeur politiquement formulés en guise de cache-misère, lorsque la recherche qui s’en empare dépend de l’écrasement [...] d’autres projets plus modestes : c’est le grand qui fait de l’ombre, voire qui brutalise, le petit. Penser l’avenir des grands corpus, c’est dès lors aussi repenser le collectif. Les pratiques d’open access, le travail d’archivistes, de chercheur·euses en solitaire ou de petits collectifs, même s’il est bricolé – qu’il prenne la forme de bases de données rudimentaires, de sites personnels ou de corpus partagés –, posent des jalons pour des recherches futures. [...] On en revient à la valeur du grand : il faut peut-être, aussi, et notamment pour contrebalancer les craintes légitimes qu’il suscite en les prenant à bras le corps, penser le grand corpus comme forme d’engagement et de générosité en recherche.
Le numéro « Contre-je : genre et énonciations minoritaires », co-dirigé avec Camille Islert, Manon Berthier, Jaine Chemmachery, Christophe Cusset et Nicolas Duriau suite au colloque que nous avions organisé à Lyon en novembre 2024, sera également disponible en librairies à partir de juillet. Les contributions en sont très riches, d’autant plus précieuses qu’elles s’attachent toutes à cette question à la fois très précise dans sa formulation et très vaste dans ses enjeux : comment dire je, en littérature, quand on est un sujet minorisé aux prises avec ce pronom qui, historiquement, est approprié et défini par l’hégémonie ? Une citation de Salman Rushdie est placée en exergue du numéro :
Il y a tant d’histoires à raconter, trop, tant de vies, d’événements, de miracles, de lieux, de rumeurs, tous entrelacés, une telle imbrication de l’improbable et du terrestre ! J’ai été un avaleur de vies ; et pour me connaître, moi seul, il va vous falloir avaler également l’ensemble.
Du côté des sorties ou reparutions littéraires, je citerais surtout la publication de La Graine, de Jacqueline Manicom, dans la collection « L’Imaginaire » de Gallimard : un livre particulièrement important historiquement pour l’histoire du droit à l’avortement, entre autres choses, et la publication des Métamorphoses d’Ovida Delect, chez Cambourakis. J’étais tout à fait passée à côté de ce livre et de cette autrice de mon côté, c’est un peu par hasard, grâce aux Queerettes de Die et au collectif LesboTrans sur Mastodon, que j’en ai entendu parler : lire le fil où elles en parlent, par exemple.
Au rayon des sorties essayistes concernant les sujets de genre en littérature (à part nos bangers à Val et moi), j’ai noté qu’il fallait signaler : la réédition poche du désormais classique ouvrage de Laure Murat, La Loi du genre, ainsi que la parution du nouvel essai de Martine Reid, Le Sexe de la littérature (que je n’ai pas encore lu mais dont nous avons parlé et qui, a priori, s’annonce comme une bonne référence pour reposer les bases (notamment ressource pour l’enseignement). J’ai hâte de parcourir l’ouvrage de Lorraine Wiss, Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970, paru aux ENS Éditions. Je mentionne aussi la réédition format poche, au Cavalier Bleu, du très passionnant essai de Soumaya Mestiri, Pour un féminisme décentré, qui aurait bien mérité de faire plus parler de lui (j’en publierai bientôt une recension de mon côté).
À paraître dans quelques jours maintenant, côté essais toujours, une nouvelle référence sur la littérature lesbienne : Les Dessous lesbiens de la littérature, par Lou Lootgieter, dans la collection violette des Points féminismes. Je recommande d’autant plus vivement que j’ai un peu suivi le processus de création de l’essai, qui fait suite aux Dessous lesbiens de la chanson et qui aura lui-même des suites ; avec Lou, nous avions parlé notamment d’Hélène Cixous, de Christiane Rochefort et de Michèle Causse. Je trouve le parti pris intéressant, comme c’était déjà le cas dans le volume précédent : mélange de voix, mélange de définitions de ce que pourrait être une littérature lesbienne, sans la rigidité des définitions trop cadrées, avec une liberté pour l’interprétation et l’appropriation – selon le point de vue de Lou, résolument, c’est la lecture et le partage qui font qu’une œuvre est lesbienne ou non. Il est encore temps, aussi, pour acheter vos places pour la soirée de lancement qui a lieu le 5 juin à la Maison de la Poésie de Paris.
Cet ouvrage met en lumière les différentes façons dont l’homosexualité féminine a été abordée dans la littérature francophone, à travers l’histoire d’une trentaine d’ouvrages de fiction de la fin du XIXe siècle à nos jours. De George Sand à Amélie Nothomb en passant par Françoise Sagan, Monique Wittig ou Léonora Miano, le livre s’attarde plus spécifiquement sur les œuvres dont la dimension lesbienne est méconnue ou a été occultée par la critique.
Parmi les récentes sorties, il faut aussi mentionner l’ouvrage édité par Esther Demoulin et Sylvie Le Bon de Beauvoir chez Gallimard, Une fois que les femmes ont ouvert les yeux. Écrits et paroles féministes (1947-1985). L’introduction en est très claire et permet de replacer Beauvoir non seulement dans l’évolution de sa pensée féministe, mais aussi dans les débats d’aujourd’hui qui entourent (et souvent critiquent) son œuvre. Pour moi, c’est un livre indispensable concernant l’histoire du féminisme français du XXe siècle. J’en ai fait une recension pour Le Monde des livres, voici sa conclusion :
L’intérêt d’un [tel] ouvrage [...] est peut-être précisément, parce qu’on y lit une pensée dans son évolution, exigeante, radicale, faisant fausse route parfois, mais revenant, reprenant, d’empêcher aussi bien l’idolâtrie que le dédain. « Il est impératif de ne pas prendre de haut les grands penseurs », rappelait récemment la philosophe Soumaya Mestiri (citant le spécialiste de la justice John Rawls), y compris quand on cherche à « décentrer le féminisme ». D’une part, bien sûr, il faut replacer la pensée beauvoirienne dans son époque, comprendre son ancrage, en situation ; mais cela, d’autre part, sans l’appréhender comme un bloc éternel et immuable au nom duquel il faudrait pardonner à la philosophe quelques égarements, en considérant plutôt qu’elle continue de parler avec notre époque et nos questions. Il faut entendre Beauvoir quand elle dit, en 1965 : « il y a des quantités de fausses interprétations de mon féminisme. Seulement, celles qui sont fausses à mes yeux, ce sont celles qui ne sont pas radicalement féministes : on ne me trahit jamais quand on me tire vers... le féminisme absolu, si vous voulez. »
Parmi les parutions universitaires, il y a l’important nouveau numéro de la revue ELFe XX-XXI « Ouvrir les frontières de la littérature française », dirigé par Guillaume Bridet et Virginie Brinker. Le sujet est en plein dans les questions que je brasse dans mes nouvelles questions de recherche depuis deux ans, autour d’une « histoire mondiale de la littérature française » (et francophone). Beaucoup de recherches, synthèses de travaux passés ou ouvertures de nouveaux chantiers, sont passionnantes. Disponible sur OpenEdition.
Marcela Scibiorska, Mathilde Labbé et David Martens font paraître un volume, à La Licorne aux Presses Universitaires de Rennes, intitulé Collectionner les écrivains. Une patrimonialisation éditoriale, alléchant. L’introduction et la table des matières sont disponibles sur le site de l’éditeur.
Du côté de la littérature générale et comparée, le numéro de Marie Kondrat et Matilde Manara tout juste publié sur Fabula-LhT est clairement à lire : « La “littérature générale” : concordes et discordes autour d’une formule ». À lire sur le site de la revue, sans oublier le dossier critique associé sur Acta.
J’ai très hâte aussi de lire le volume « Actualité de la théorie littéraire (2000–2025): Lignes de force, transformations, tensions », dirigé par Frédéric Martin-Achard, Estelle Mouton-Rovira, Morgane Kieffer, et Elisa Bricco, publié dans L’Esprit créateur.
Parmi les choses à suivre, je dirais qu’il y a, en ce moment, le carnet de Johanna Daniel, en pleine ébullition, qui donne envie de tester plein de choses (et qui me redonne envie, personnellement, de reprendre le blogging scientifique). Elle rappelle qu’en recherche, on tâtonne (littéralement : on tâte, on tente, on manipule, on gribouille, on essaie). J’aime beaucoup.
👉 Ça se passe sur son carnet Hypothèses
En ce moment à Angoulême, mais bientôt en voyage dans la région parisienne, il faut suivre l’exposition LGBTQomics, Lettres d’amour à la bande dessinée, montée par Irène Le Roy Ladurie et Jean-Paul Jennequin (et dont l’affiche est faite par rien moins qu’Alison Bechdel – c’est mieux que de l’IA, non ??). J’en ai entendu parler pendant les mois de sa préparation, promis c’est une tuerie. Allez la voir.
👉 À visiter à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image
Du côté des humanités numériques, il y a le site du Lethictionnaire, récemment mis en ligne notamment par Suzel Meyer, qui est intéressant à suivre : pour la recherche de fond en soi sur les sujets du labo, mais aussi pour toute la recherche de bonnes pratiques numériques mise en place côté ingéniérie.
Et puis dans un autre registre, je râlais récemment sur les assos militantes féministes et queers infoutues d’essayer d’investir les espaces numériques antifascistes (oui, je sais bien que c’est compliqué à cause du public, que Masto c’est quand même une plateforme vraiment particulière, tout ça, tout ça... mais bon hé, mentez pas, c’est une question d’habitude à ne pas déranger quand même, parce que si vous veniez sur Masto, Masto changerait de visage et pis c’est tout. Et sinon vous pouvez toujours faire des pages Internet ou des newsletters pour que les gens qui veulent éviter les GAFAM – qui sont nombreux·ses chez les militant·es tout de même – puissent suivre vos infos. Vous choisissez Zuckerberg, sérieusement ?). Eh bon voilà, je râlais, j’ai écrit quelque chose comme « c’est quand même pas grand chose à faire », ce qui m’a fait réaliser que ce « pas grand chose » je ne le faisais pas moi-même pour l’asso des Ami·es de Monique Wittig (fail, ça m’apprendra à rouspéter et mal juger). Donc c’est chose réparée, nous avons désormais un compte relais sur Mastodon. Et dans la foulée, j’en ai aussi parlé à Vincent pour le côté Françoise d’Eaubonne. Elles ont donc toutes les deux leurs comptes maintenant, l’une sur l’instance asso.lgbt (devinez laquelle), l’autre sur l’instance climate.justice (devinez laquelle). On ne changera pas le monde, mais au moins, on aura essayé un tout petit peu.
Voilà ! Rien de plus pour le moment, mais j’ajoute en note finale : si vous pouvez, ce n’est pas grand chose non plus, signez la pétition pour la suppression du programme raciste et insensée « Bienvenue en France », sur le site de l’Assemblée nationale. À signer ce n’est rien, on était déjà dans la rue contre cette réforme en 2020 et ça n’a pas changé grand chose, mais enfin, au moins, éviter de juste laisser faire.
À la prochaine !
Aurore.